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« La vie de plusieurs Québécois avait changé de façon irréversible après la première croquée dans une chérimole capricieuse, après avoir goûté à la douceur du thon se défaisant dans la bouche ; une constellation de graines qui s’ouvrent en une explosion cosmique minuscule et sucrée, éveillant des images de géographies étranges, d’autres yeux pour voir le monde, des souvenirs imaginaires d’amants avec des taches de rousseur dans le visage. Plusieurs unions – de la chair et parfois de l’esprit – avaient mûri lentement entre des choux chinois, des herbes vietnamiennes, des caris du Punjab et de délicates nouilles de riz des Philippines. Des femmes et des hommes, qui étaient arrivés à cette île depuis d’étranges régions de la planète, nissaient par se dévorer mutuellement sur la table de cuisine, avec urgence, au moment même de la préparation de la salade d’avocats accompagnée de petites lanières d’oignons marinés dans le jus de citron, d’huile d’olive, de tomates, de sel et de poivre. »

Un fantôme hante Alfredo Cutipa dans son exil à Montréal, loin de sa Bolivie natale. Le Boxeur, avec son visage à moitié détruit par une rafale de mitraillette, lui demande de se souvenir du coup d’État de 1980 et des atrocités qui y ont été commises. Alfredo s’efforce de conjurer ce spectre – et bien d’autres – à travers l’écriture; mais ce n’est qu’après sa rencontre avec Bolivia, une femme kurde qui a trouvé refuge au Québec, qu’il commence à percer le secret de sa hantise. Lui qui voulait échapper au poids écrasant de sa patrie parcourt désormais la ville à la recherche de cette militante qui, dans sa lutte pour offrir un pays au peuple kurde, a disparu comme elle était apparue. Leur improbable idylle achève d’ébranler les symboles de l’identité d’Alfredo, et c’est sur ses ruines qu’il tentera de porter témoignage pour tous ceux que l’histoire officielle a laissés de côté.

Près de seize ans après sa publication en espagnol, Rouge, jaune et vert est devenu l’un des romans emblématiques de la littérature latino-canadienne. Traduit pour la première fois en français par Sauline Letendre, sa publication dans la langue du Québec marque un tournant dans ce que l’on définissait jusqu’à présent comme une « littérature nationale », plus communément associée à la langue qu’au territoire. Par ailleurs, le texte d’Alejandro Saravia déploie une immense mosaïque de la société globale qui se manifeste jour après jour dans les rues des grandes métropoles comme Montréal. Le regard de cet immigrant latino-américain ouvre de multiples perspectives sur l’idée même d’identité collective et amène à réfléchir sur ses limites à l’ère transnationale.

Dans ce roman dont la narration éclate l’ordre linéaire du temps, Alejandro Saravia nous entraîne, par la beauté de ses passages poétiques, son humour ingénieux et sa critique aiguisée du pouvoir, dans un acte de résistance face à l’oubli.

L’auteur

Journaliste, poète, nouvelliste et romancier d’origine bolivienne, Alejandro Saravia arrive à Montréal en 1986. Il est depuis l’un des plus prolifiques représentants de la littérature latino-canadienne. Parmi ses dernières publications, on compte L’homme polyphonique (Ottawa, 2014) et Cuarenta momentos chilenos (Montréal, 2013). Deux de ses nouvelles se retrouvent également dans les recueils bilingues des Éditions Urubu, Corps étrangers / Cuerpos extraños (2015) et Objets trouvés / Objetos perdidos (2016).

Éditeur : Éditions Urubu
Traductrice : Sauline Letendre
Diffuseur : Gallimard ltée
Format : Broché
Thèmes : Littérature des Amériques, traduction
Sujets : Écriture, mémoire, Bolivie, Montréal, coup d’État, exil, dictature, amour
Pages : 264
Prix : 22,95$
ISBN : 978-2-924560-02-0
Langues : Français
Parution : 16 octobre 2016
Lancement : le 17 octobre au bar Yïsst (901 rue Saint-Zotique Est) à compter de 17h30